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Interview du Dr Eric May 4/4
Cet article présente la quatrième partie de l’interview du Dr Eric May, Président de l’Union syndicale des médecins de centres de santé, le 15 janvier 2008 par la Revue de Santé et de Protection Sociale éditée par le Parti communiste français :
La rédaction : La crise démographique des professions de santé est maintenant bien connue de nos lecteurs. Quels sont les atouts des centres face à ces enjeux ?
Dr Eric May :
Soyons clairs : les centres de santé, même multipliés et implantés sur tout le territoire ne régleront pas les problèmes nés de la crise démographique des professions de santé …Pas plus d’ailleurs que les maisons de santé libérales au concept encore bien obscur : quels seront leur statut, leurs missions et leurs financements ? Et surtout quelles seront les obligations pour les soignants qui y exerceront ? Pourtant seules ces dernières sont retenues dans les conclusions du rapport du sénateur Juilhard paru en octobre 2007 qui les désignent comme solution qui tient plus de l’incantation à cette crise démographique.
Je crains que les maisons de santé n’aient aux yeux de beaucoup de responsables politiques, surtout l’attrait de la nouveauté et une plus value électorale très intéressante à court terme comparées aux expérimentés centres de santé …
Mais construire des lieux de soins et de regroupement de professionnels de santé, à vocation libérale (les maisons de santé) ou à vocation de service public (les centres de santé) ne suffira pas : encore faut il que des soignants y exercent ! La crise démographique est déjà bien réelle ! Elle est moins liée à la répartition des soignants comme le rapport Juilhard et nombre de responsables de la santé et nombre de politiques veulent la réduire, qu’au problème tout simplement du nombre insuffisant de soignants formés ces 20 dernières années pour faire face aux besoins sanitaires d’une population toujours plus importante. Elle est la conséquence de plusieurs facteurs :
Dans ce contexte, le monde de la santé et particulièrement les acteurs des soins de proximité doivent toujours en faire un peu plus en étant toujours moins nombreux ! La crise a généré une mise en concurrence de fait, exploitée par les professionnels de santé, entre les secteurs d’exercice publics et libéraux et entre les territoires, aux bénéfices du secteur le plus rémunérateur, le libéral et des territoires les plus accueillants : territoires urbains favorisés et de climats tempérés…Les territoires ruraux ou socialement défavorisés (les dites Zones Urbaines Sensibles), si peu attrayants pour des professionnels libres de leur choix de lieu d’installation se sont ainsi vidés progressivement de leurs soignants, non remplacés par manque de forces vives .
La rédaction : Alors quels atouts ont les centres de santé pour convaincre les soignants de revenir exercer au sein des populations qui ont le plus besoin d’eux ?
Dr Eric May :
Je citerai à nouveau en premier atout, l’exercice collectif et partagé dont se réclament aussi les maisons de santé naissantes. Mais l’expérience acquise par les centres est incomparable, particulière-ment dans le travail collectif d’échange non hiérarchisé et le partage transversal des compétences et des responsabilités, la capacité à s’inscrire dans des réseaux des soins et de prévention en partenariat et en complémentarité d’action avec l’hôpital mais aussi les acteurs de la santé libéraux. Les centres font montre d’un engagement enthousiaste et d’une vocation naturelle pour accueillir des stagiaires de médecine générale, garantissant un encadrement formateur de qualité et une sécurité d’exercice pour ces jeunes praticiens. Souvent ils se découvrent lors de ces stages une vocation pour la médecine sociale de centres de santé et peuvent être recrutés. La globalité de la médecine exercée en centre, et la possibilité de participer à des activités de coordination, de prévention et d’éducation de la santé séduit en effet tous les étudiants qui y font un stage. Les centres permettent le partage des contraintes liées à la permanence des soins. Les centres de santé présentent souvent la pluridisciplinarité associant des infirmières, et qui peut, dans le cas de différents centres, être plus largement étendue à d’autres personnels paramédicaux (kinésithérapeutes, psycho-logues, diététiciennes) ou sociaux (assistante sociale, médiatrice santé.) Enfin, les démarches d’amélioration organisationnelle et des pratiques et la capacité à définir des projets collectifs ne sont pas sans séduire par leur intérêt intellectuel mais surtout convaincre de leurs pertinences les jeunes soignants.
Je crois aussi que les jeunes générations sont toujours attachées à la notion de service public, au service de tous les publics, que le centre de santé symbolise en pratique ambulatoire.
Mais, les différences encore plus significatives dans l’attractivité de l’exercice en centre de santé par rapport aux cabinets de groupe et aux maisons de santé sont les conditions d’exercice qui répondent aux aspirations des jeunes générations : le statut de salarié que les centres proposent, la décharge totale des démarches et charges administratives et une maîtrise du temps de travail associée à une souplesse certaine dans l’emploi du temps, convenant particulièrement aux femmes, mais aussi à tous ceux qui souhaitent pouvoir diversifier leur activité
La rédaction : La question de l’accès aux soins est une des questions majeures de notre système de soins aujourd’hui. Est-ce que les centres proposent un modèle de réponse possible ?
Dr May :
Je réponds sans hésiter par l’affirmative. Les centres de santé sont des outils pertinents de lutte contre les inégalités d’accès aux soins, et je dirais plus largement contre les inégalités sociales et de santé !
Ils proposent depuis longtemps, non seulement la seule alternative aujourd’hui réaliste et efficiente au système libéral, mais aussi la meilleure garantie car imposée par la loi à tous, gestionnaires et professionnels de centres santé, de l’accès aux soins de qualité et de proximité pour tous. La structuration libérale de la santé est actuellement dans une impasse totale, tant en terme de santé publique qu’en terme économique, par ses dérives et ses préoccupations marchandes. Elle ne répond plus à l’exigence de Service public de la Santé qui a toujours prévalu en France et auxquels nous sommes tous, en centres de santé, viscéralement attachés. Au démantèlement organisé du service public et à la mise à mal des principes de solidarité, d’égalité et de fraternité de l’organisation sociale de notre pays depuis 1945, s’ajoutent les conséquences désastreuses des réformes de la Sécurité sociale, les franchises n’étant sans aucun doute pas le dernier coup porté. Elles pèsent sur les patients qui sont déjà nombreux à renoncer aux soins ou à les retarder, chaque jour. De plus, les patients socialement les plus fragiles sont trop souvent exclus des réseaux de soins libéraux parfois en situation de monopole sur certains territoires de l’offre sanitaire. Pour les bénéficiaires de la CMU , de l’AME , les patients sans couverture complémentaire, les centres de santé sont aujourd’hui les seules structures ambulatoires pouvant leur offrir accès et qualité des soins sans sanctions financières, les seuls lieux où les patients trouvent encore soins sans dépassement d’honoraire et pratique du tiers payant. Seuls les centres de santé sont en mesure de limiter au niveau d’un territoire, d’une commune les conséquences sanitaires de la politique de santé de restriction des soins qui nous est imposée.
Mais les centres sont aussi des outils d’intégration sociale, particulièrement utile dans les ZUS par leurs actions uniques de santé publique, d’éducation thérapeutique et de prévention au plus près des populations locales. Nos élus locaux, et tous ceux qui souhaitent le devenir, doivent prendre conscience à quelques semaines des élections municipales de l’enjeu que représente la santé des populations dont ils ont la charge. Ils doivent entendre et répondre aux attentes des professionnels de santé et des usagers d’un réel engagement pour la défense de la Santé pour tous. Nous attendons leurs initiatives concrètes pour une réorganisation territoriale des soins de proximité pour, dès maintenant, préserver l’accès aux soins pour tous sur leurs communes ou leurs territoires en créant, soutenant et finançant des centres de santé. C’est cette nécessaire implication des élus de terrain dans l’organisation des soins de proximité que notre organisation syndicale a toujours demandé. Nous serons attentifs aux déclarations des uns et des autres au cours de la campagne des municipales au moment nous apprenons cette semaine les menaces de disparition du centre associatif parisien Enfance et Famille en pleine ZUS par manque de moyens et de soutien…
Pour terminer cet entretien, je rappellerai que l’organisation des soins ambulatoires de ville et en milieu rural va être au cœur des débats des Etats Généraux de la Santé et de l’Organisation des Soins à venir dont nous sommes, représentants des professionnels de santé des centres, à ce jour, exclus. Il serait bon que tous les acteurs qui y participeront n’oublient pas l’exemple bien vivace des centres de santé qui dans leur ville, dans leur département, dans leur région, chaque jour, prouvent qu’une médecine non mercantile, ouverte à tous, prônant un exercice collectif et coordonné n’est pas une utopie mais bien une réalité efficace en terme sanitaire.